Le son du bagad a toujours exercé sur moi une force d’attraction assez mystérieuse. Parallèlement, la musique traditionnelle bretonne a toujours plutôt eu l’effet inverse. Aujourd’hui, je confronte mon écriture à cet ensemble pour tenter de résoudre ce paradoxe.

Il y a dans le bagad une sorte de ferveur martiale, une retenue quasi extatique qui me touche par son côté à la fois rêche et droit, d’abord peu aimable puis qui peut vous prendre entièrement. J’ai voulu voir comment il était possible de faire sonner différemment cet ensemble, avec d’autres harmonies, une autre approche, une autre culture sans toutefois en gommer les spécificités, en l’envisageant tantôt comme une masse sonore compacte, tantôt comme un ensemble fourmillant de solistes.

Dans No Land, la prise en compte et le détournement des codes traditionnels déborde la tradition celtique et pourrait aussi bien évoquer le jajouka d’Afrique du Nord que la musique balinaise, on pourra aussi probablement trouver des traces de l’épilepsie sonore de Terry Riley, des tissages de Robert Fripp ou des stigmates de ma culture pop-rock-cold-noise très compatible avec l’énergie du bagad.

Comme dans mes pièces pour guitares électriques ou la symphonie «How we tried…» on y retrouve quelque chose de l’ordre du maximalisme et de la volonté d’épuiser un instrumentarium pour qu’une forme d’épure puisse en jaillir. Trouver un état de submersion où l’analyse n’est plus opérante et où l’on peut être projeté dans cet autre lieu auquel le son nous donne parfois accès.

No Land est une large fresque, une forme libre composée d’un seul grand mouvement parcouru d’énergies contrastées, une succession de paysages apaisés ou tempétueux au-dessus desquels plane une voix large et puissante, celle de Brendan Perry du duo Dead Can Dance.
Sa voix, que je tiens pour une des plus belles du monde, m’accompagne depuis longtemps et je pense qu’elle a participé indirectement à la composition de cette pièce tant j’ai été j’ai l’impression d’avoir écrit sur-mesure la ligne vocale, tant ses intonations me sont familières.

La thématique de No Land est l’absence de frontière ou plutôt l’affirmation de sa porosité portée comme un étendard, avec l’idée que l’humain n’est pas réductible à un territoire même si ce territoire peut l’avoir construit.
Utiliser un ensemble musical traditionnellement lié à la revendication d’une identité géographique m’a semblé tout indiqué pour revendiquer l’appartenance de chacun à un monde élargi où nous partageons tous le même air. Par ailleurs le pipe band étant à l’origine un ensemble militaire, j’ai décidé de lui faire porter un message à rebours de ce pour quoi il a été historiquement conçu.

La curiosité du Bagad Cesson et son goût pour le hors-piste ainsi que sa grande exigence en faisaient l’interprète idéal.

No land est un programme de politique fiction, un chant utopiste et humaniste, un hymne contre tout ce qui enferme et réduit la complexité de l’homme

Qui pourrait nier que tous les maux d’hier et d’aujourd’hui ne découlent que du moment où quelqu’un s’est octroyé un morceau du monde tout en en retranchant l’immensité, se proclamant libre en s’enfermant et commençant à y planter les racines d’un système du profit voué à l’implosion.

Ce chant arbore fièrement sa propre naïveté et c’est peut-être à partir de cette candeur assumée et assénée que nous retrouverons le chemin du sens, de l’apaisement voire d’une éventuelle grandeur.

Olivier Mellano